Pour se rendre au repère de Morrakh, au plus profond des Terres Désolées, il fallait traverser les Bois Maudits, et comme leur nom l’indiquait cela n’avait rien de très réjouissant.
Depuis deux jours nos valeureux compagnons progressaient dans un marais, le sol était couvert de vase et ils avaient de l’eau jusqu’aux genoux. Une épaisse brume les entourait et réduisait considérablement leur champ de vision. L’atmosphère était lourde, ils transpiraient à grosses gouttes. De nombreux insectes virevoltaient autour d’eux. Ils étaient partis en éclaireur avec quelques soldats afin de préparer le terrain pour l’arrivée des renforts.
Jonathan s’était accommodé facilement de cette rude expédition. Il était sur un petit nuage depuis qu’Evanya lui avait avoué ses sentiments à Shalang’Dä. Pourtant ils n’avaient guère pu profiter de moments d’intimité, le devoir les appelait. Ils n’avaient pu qu’échanger des regards tendres et complices, et se frôler, se prendre la main discrètement. Ils s’en contentaient, et étaient vraiment heureux.
Evanya et Jonathan n’avaient, pour l’instant, parlé de rien avec le reste du groupe. Cependant leurs compagnons s’étaient aperçus que quelque chose était différent. Mais ils avaient jugé que cela ne les regardait pas et avaient décidé de rester à l’écart de cette relation naissante. Souvent, cela titillait Ilona d’aller les taquiner, mais Bralkar lui lançait alors un regard sévère et elle s’en allait bouder un peu plus loin.
Ce jour-là la brume était particulièrement épaisse, ils progressaient avec attention, l’arme à la main. On racontait toutes sortes d’histoires sur les Bois Maudits et aucune d’entre elles ne se finissait bien.
- Waouh ! s’exclama Jonathan en évitant de peu un insecte qui lui fonçait dessus. Vous avez vu la taille de ce moustique ! Il fait la taille de mon poing !
- Moustique, Sire ? l’interrogea Bralkar.
- Oui, le truc volant qui vient de se jeter sur moi sauvagement!
- Ah ! Vous voulez dire l’Aspicpic, lui répondit Altorgh. Très dangereux. Une seule de ces piqûres vous paralyse plusieurs jours, et sur certaines parties du corps elles sont même mortelles pour vous les humains.
- Certaines parties du corps… Y-a-t-il d’autres dangers mortels dont vous n’avez pas cru bon de me parler et dont je doive me méfier ?
Ilona prit à son tour la parole.
- Il y a les Tarentula mendosa, les Vers assassins, les Belettes de Winchester[1], les Castornax, les Mouches à gros yeux, les Mouches à petits yeux, les Dionées carnivorosa, les Arbres à lianes, les Marguerites toxiques, le Lirane, le Trèfle à cinq feuilles…Elle continua sa liste un petit moment. Et pour finir même le lichen a des spores toxiques.
- En gros tout est dangereux dans cette forêt ?
- En gros oui ! Enfin, toutes les espèces dangereuses de ces bois n’ont pas pu être recensées car peu de gens en sont sortis vivants pour raconter leur histoire. Mais ne vous inquiétez pas, Sire, nous sommes là, enfin surtout Evanya, dit-elle en pouffant de rire.
Jonathan s’empourpra tandis que Bralkar lança un regard noir à Ilona.
Après cet interlude plus léger, ils reprirent leur chemin, tailladant une végétation trop hargneuse ou, tuant un prédateur un peu trop audacieux de temps à autre.
Après plusieurs heures de marche, ils laissèrent les marais derrière eux, pour pénétrer dans une forêt dense. La brume ne s’était pas dissipée pour autant, mais les bois semblaient plus calmes.
- Nous devrions faire une halte ici, suggéra Bralkar. Pour profiter un peu de la quiétude, qui sait ce que ces bois nous réservent encore ?
Les soldats posèrent leur paquetage, et s’assirent, certains sur des souches, d’autres à même le sol.
- Ne vous dispersez pas. Vous ne nous retrouveriez jamais dans cette brume, donna-t-il comme dernière consigne, avant de s’asseoir à son tour en compagnie d’Altorgh et d’Ilona.
Evanya et Jonathan, quant à eux, se mirent un peu à l’écart du groupe pour profiter de ce petit moment de répit.
- Je suis heureuse, pour la première fois depuis tellement longtemps… lui confia Evanya en blottissant doucement sa tête contre son torse.
- Quelque chose ne va pas…
- Excusez-moi, Sire. Ai-je été trop entreprenante ? C’est que je n’ai pas l’habitude…
- Mais non voyons pas du tout ! Et arrête de me vouvoyer et de m’appeler « Sire » enfin ! Non, le problème c’est le silence.
- Maintenant que vous…tu le dis…
- Il y a quelque chose d’anormal. J’ai un mauvais pressentiment. Viens !
Ils se levèrent et se précipitèrent vers leurs compagnons.
- Sire ?
- Il se passe quelque chose, Général.
- Que voulez-vous dire, Sire ?
- Le silence ! Depuis que nous avons pénétré les Bois Maudits, nous sommes sans cesse harceler par des insectes ou des animaux, et même par la végétation, et là plus rien. Un danger nous guette, Général, je le sens.
Le groupe avait une confiance aveugle en leur roi, c’est pourquoi le Général ordonna le rassemblement, et tous les soldats se mirent en position de combat. Ils progressèrent dans ce silence oppressant sans faire aucun bruit.
- Regardez, leur chuchota Jonathan en leur désignant du doigt un énorme tas d’excréments.
- Et là aussi, constata Evanya. Il y en a partout !
- Je pense que quelque chose fait peur à tous les autres êtres vivants de cette forêt. Et vu toutes ces déjections, cette chose ne doit pas être loin.
- Continuons la route en silence, ordonna le général.
Ils continuèrent d’avancer avec précaution, s’arrêtant à intervalles réguliers pour s’assurer que le groupe était bien au complet. Plus ils progressaient, et plus il y avait de matière fécale autour d’eux.
- N’y-a-t-il pas d’autres chemins possibles ? questionna Jonathan.
- En passant bien plus au sud, nous aurions pu éviter les Bois Maudits, lui répondit Evanya, mais cela aurait rallongé notre chemin de plusieurs jours et le temps joue contre nous.
Soudain, Jonathan se cogna par inattention contre Altorgh qui s’était accroupi devant lui. Il constata que le reste du groupe s’était tapis dans un buisson et semblait scruter quelque chose un peu plus loin. Jonathan s’approcha à son tour et constata avec horreur que trois énormes créatures se disputaient les restes d’un malheureux animal. Autour d’eux les fourrés étaient aplatis, comme des nids, et de multiples carcasses jonchaient le sol.
- On dirait bien que nous sommes tombés sur la demeure des auteurs des tas d’excréments, ironisa Ilona. Qu’est ce que c’est ?
Les créatures qui se trouvaient devant eux évoquaient un lion à Jonathan, à l’exception que leur corps était entièrement noir, que leurs yeux étaient rouge sang et qu’elles faisaient deux fois la taille d’un félin. Puis, son attention se porta sur leurs immenses ailes noires translucides, marbrées de nervures rouges.
- Mais… Je connais ces créatures… Dans mon rêve, elles étaient des montures…
- Des Skratchs, le coupa Altorgh. Ce sont les pires créatures des Bois Maudits, peut-être même de tout Terdore. Ce sont des tueurs impitoyables. Leur rapidité n’a d’égale que leur discrétion et leurs griffes acérées.
Au même moment, un grognement discret se fit entendre derrière le groupe. Un Skratch les avait pris à revers pendant que les autres captaient leur attention. Les trois prédateurs s’approchèrent à leurs tours de Jonathan et ses amis. Les Skratchs grognaient en s’approchant inlassablement du groupe, comme s’ils se disputaient la plus grosse part de leur prochain repas.
Ilona et quelques archers tentèrent en vain de tirer des flèches sur les monstres, qui les évitèrent d’un simple bond. Altorgh sortit alors sa massues cloutée et tenta de porter un coup à la créature qui se trouvait seule, mais celle-ci le prit de vitesse et lui asséna un coup de patte qui le propulsa plusieurs mètres plus loin.
- Ilona n-y-a-t’il rien que tu puisses faire ? demanda Jonathan dans l’urgence.
- Ces bois sont maudits, Sire ! La magie elfique, la magie blanche, ne peut rien ici ! Je suis impuissante !
- Il ne nous reste plus qu’à nous battre, déclara Jonathan en sortant son épée de son fourreau.
Bralkar l’imita, et ils se jetèrent sur leurs assaillants, qui esquivèrent inlassablement, ils grimpaient sur un arbre, faisaient un bond de côté…On aurait dit des chats en train de jouer avec une souris. Ils avaient beau tout essayer, toutes les bottes de combat qu’ils connaissaient, rien n’y faisait. Dans le combat, un Skratch avait porté un coup de patte à un soldat, déchirant son armure jusqu’à la chair. Le malheureux se trainait par terre pour s’éloigner du combat, pour s’éloigner d’une mort certaine. Les Skratchs le rejoignirent, et le piégèrent en plantant leurs griffes dans ses jambes, lui arrachant à chaque fois un nouveau cri de douleur. Le groupe était resté uni, une technique avisée pour éviter de devenir une proie trop facile. Ils ruèrent alors sur les Skratchs pour défendre leur blessé. Les créatures s’éloignèrent, cherchant une faille dans leur défense.
Petit à petit, les soldats tombaient, et le groupe voyait la fin approcher.
- Je ne vois pas comment nous allons nous en sortir ce coup-ci, Général, dit Jonathan entre deux coups d’épées.
- Nous ne pouvons pas abandonner, Sire !
Les créatures les regardaient et semblaient les comprendre. Elles parurent amusées de leur désarrois, elles grognèrent, on aurait dit qu’elles ricanaient.
Bralkar et Jonathan se regardèrent.
D’un seul coup, le général et Jonathan se ruèrent comme un seul homme sur les Skratchs, l’épée levée. En vain de nouveau, les monstres ailés les évitèrent, et les propulsèrent à terre. Elles s’approchèrent lentement des deux hommes tombés désarmés. Jonathan et Bralkar reculèrent tant qu’ils le purent et butèrent contre un petit monticule de terre. Ils se retournèrent et aperçurent un Skratch qui regardait la scène du haut de la butte. Cette créature les interpella particulièrement. A l’inverse de ses congénères, elle n’était pas noire mais blanche tachée de gris, et elle était encore plus grosse. Ce nouveau Skratch rugit. Les autres grognèrent à leur tour, puis il bondit. Jonathan et le général sentaient la fin venir, mais à leur stupeur le Skratch avait chargé ses semblables. Il en avait plaqué un au sol, lui avait saisi une aile dans son énorme gueule, et l’arracha d’un coup. Puis, il saisit le cou du blessé et le broya, lui tranchant ainsi les artères vitales et, écrasant sa colonne vertébrale. Les Skratchs fous de rage se jetèrent alors sur l’assassin. Un lui mordit la gorge, tandis que les deux autres s’étaient accrochés à son dos. D’un coup de griffe, il éventra celui qui se cramponnait à son cou, puis il se jeta contre un arbre, pour se débarrasser des deux assaillants qui lui lacéraient le dos. L’arbre tomba alors, et dans le fracas le groupe constata que l’une des créatures avait été empalée par une grosse branche. Le survivant s’enfuit alors, impuissant face à la force de ce nouveau Skratch.
La créature triomphante posa ses yeux de sang sur nos compagnons, sans toutefois faire un mouvement vers eux.
- Dépêchons-nous ! D’autres sont déjà surement en route, alerté par tout ce vacarme. Nous avons eu de la chance, profitons-en !
Ils firent rapidement des bandages de fortune aux blessés, et rassemblèrent leurs affaires et leurs armes. Ils reprirent la route après seulement quelques minutes. Ils pressèrent le pas. Le Skratch les suivait à distance. Sans savoir pourquoi, Jonathan n’arrivait pas à détacher son regard de lui, il y avait quelque chose dans ses yeux…
Finalement, après encore quelques heures de marche, ils triomphèrent des Bois Maudits, et débouchèrent sur les Terres Désolées, où ils savaient que de nouvelles épreuves les attendraient.
- Le Skratch est toujours là, constata Jonathan.
En effet à l’orée du bois, la créature se tenait là timidement. Après s’être assurée qu’il n’y avait plus aucun danger, la créature s’approcha enfin du groupe. Ils restèrent immobiles et silencieux, ne sachant que faire. Une fois que la créature les eut rejoints, une lumière jaune l’enveloppa. Sa luminosité était telle qu’ils durent fermer les yeux pour ne pas être aveuglé. Quand ils les rouvrirent, le Skratch avait disparu et Looping se tenait devant eux, regardant Jonathan de ses grands yeux ronds.
- Looping ?!?
Jonathan ramassa son chat et le prit dans ses bras. Le chat miaula, heureux d’avoir retrouvé son maître.
- Explique-moi Looping, comment est-ce possible ? Que fais-tu là ?
Pour toute réponse Looping se contenta de miauler.
- Evanya, tu y comprends quelque-chose ?
- Pas plus que toi, mais j’ai bien l’impression que l’Anima nous réserve encore beaucoup de surprise. Une légende raconte qu’un jour, Terdore connaîtra son plus grand roi et sa plus grande reine. Sous leur règne, Terdore atteindra son âge d’or, une paix de mille ans, où la souffrance et le malheur auront complètement été éradiqués. Rien de tel ne s’est jamais produit. Notre monde était en paix c’est vrai, mais toujours avec des tensions entre les races, et des épidémies et des famines… Est-il possible..? On dirait que l’Anima t’a envoyé un ange gardien pour veiller sur toi toutes ces années. C’est fantastique !
- Je suis aussi curieux que vous, Sire, mais il nous reste encore du chemin. Je suggère que nous reprenions la route, dit alors Bralkar.
- Allons-y, donna l’ordre Jonathan tout en gardant son chat dans les bras.
Evanya hésitait à s’approcher de Jonathan, elle n’avait jamais vu de telle créature, qui plus est qui pouvait se transformer en Skratch. Mais Jonathan semblait si heureux de ses retrouvailles.
- Tu m’as tellement manqué mon ami…